Lors d’un voyage dans les pays andins, il n’est pas rare d’assister à cette scène pittoresque : avant de porter un verre d’alcool à sa bouche, on en verse quelques gouttes sur le sol.
Cette coutume est directement liée au culte de la Pachamama, à qui l’on réserve cette première gorgée en signe de respect et de révérence.

Divinité centrale de la cosmogonie andine1, la Pachamama est, dans les religions précolombiennes d’Amérique du sud, la « Terre mère », qui régit l’environnement de l’être humain dans sa totalité (au plan matériel comme au plan spirituel).

Son nom provient de la combinaison de deux termes :
– « pacha » qui, en aymara comme en quechua, sert à désigner un « tout » universel comprenant la terre, l’espace, le temps, le cosmos
– et « mama », mère.

Elle symbolise la fertilité et l’abondance, notions essentielles pour des civilisations à l’économie agricole, a fortiori quand leur environnement naturel est aussi aride et ingrat que peut l’être l’altiplano.

La Pachamama est toujours représentée en femme, souvent avec deux têtes, l’une pour la vie, l’autre pour la mort.
Parfois trois, qui correspondent aux trois mondes : celui du haut (le ciel), celui où vivent les hommes (la terre), et le monde souterrain.
Il n’est pas rare qu’elle soit associée à d’autres puissants symboles des croyances précolombiennes, notamment des animaux tels que la grenouille (la prospérité), le serpent (la protection), et la tortue (la santé).

Comme la plupart des divinités préhispaniques, la vénération dont la Pachamama fait l’objet est un mélange d’adoration et de crainte.
Car, si elle est nourricière et protectrice, elle exige la réciprocité, et peut devenir vindicative si on ne la nourrit pas, et provoquer des calamités, sécheresse ou épidémie.

Offrandes & sacrifices en signe de réciprocité

Divinité sans temple ni aucune sorte de lieu de culte, on peut lui rendre hommage à n’importe quel moment et en tous lieux.

L’une des façons les plus communes de l’honorer est la challa (ou ch’alla).
Ce rituel s’apparente à une bénédiction ou à un baptême, et vise à placer un bien (généralement une construction, ou un véhicule) et ses propriétaires sous la protection de la Pachamama.
Les biens qui font l’objet du rituel sont arrosés d’alcool et/ou recouverts de pétales de fleurs.
Un yatiri (littéralement « celui qui sait », un chaman) peut diriger la cérémonie, qui peut aussi parfois être complétée par une messe à l’église.

Ce n’est cependant pas obligatoirement un bien particulier qui motive le rituel de la challa.
Le fait de verser les premières gouttes d’alcool sur le sol avant de le boire en est une forme simplifiée et quotidienne, sans objectif plus précis que celui de manifester son respect et sa gratitude pour la fertilité que la Pachamama accorde.

De la même façon, et particulièrement en milieu rural, on pratique traditionnellement la challa dans l’unique but d’attirer la bienveillance de la Terre mère.
Ce rituel se pratique en général au mois d’août, qui marque la fin de l’hiver (nous sommes dans l’hémisphère sud où les saisons sont inversées par rapport au nord) et le début prochain de l’année agricole.
On présente sur le sol ou sur une « apxata » (table de cérémonie) diverses offrandes : pommes de terre, feuilles de coca, cigarettes, alcool …
Elles sont arrosées d’alcool, puis brûlées et fumées avec des bois aromatiques avant d’être finalement enterrées.
Pendant ce temps, on prie, on boit, on chante et on danse.
Et on mange, souvent un plat particulier pour cette occasion (et qui diffère selon les régions) ou l’ancestral « atapi », repas commun auquel chaque participant apporte sa contribution.

Les offrandes peuvent également prendre la forme de sacrifices.
Avant l’introduction des moutons et des chèvres dans les Andes, c’était des lamas ou des vigognes que l’on mettait à mort.
Des humains aussi ? Oui2, même si un mystère gêné flotte toujours autour de la question (notamment sur sa possible pratique actuelle).

Syncrétisme & pachamamisme

Comme toutes les croyances préhispaniques, le culte de la Pachamama fut considéré comme de l’idolâtrie par les conquistadors, et proscrit.
Il a subsisté en se déguisant sous la forme christianisée d’une adoration de la Vierge Marie.

Ce syncrétisme (qui ne se limita pas à la figure de la Pachamama) est particulièrement frappant dans le tableau « la Virgen del cerro » (la Vierge de la montagne) conservé à Potosí (Bolivie).
Parfait exemple de la symbiose qui s’est opérée, on peut y observer une vierge dont le manteau est figuré par une montagne (en l’occurrence le « cerro rico », la montagne riche, gigantesque gisement d’argent qui fit pendant plusieurs siècles la richesse de la couronne espagnole).

L’instauration de la démocratie dans la plupart des pays d’Amérique latine à partir de la fin du XXe siècle a favorisé une plus grande participation à la vie politique et sociale des populations indigènes (ou d’origine indigène), qui en étaient habituellement exclues.
Ce phénomène, notamment mis en évidence par les élections et réélections de Rafael Correa en Equateur et d’Evo Morales en Bolivie, s’est accompagné de mesures visant à rétablir certains droits ignorés ou bafoués.
Notamment la reconnaissance de langues indigènes comme langues officielles, la reconnaissance des peuples originels et de leurs droits, la réhabilitation de religions, coutumes et croyances longtemps interdites.

Une évolution qui ne va pas sans certaines dérives, puisque l’on assiste depuis quelques années à la réinvention (ou remaniement) de certaines croyances millénaristes.
Soit dans un but commercial (on ne compte plus sur les marchés andins les bibelots censés correspondre à des croyances ancestrales n’ayant jamais eu cours), soit en fonction d’objectifs politiques.
Ainsi la Pachamama, omniprésente dans les déclarations du président bolivien, que ce soit pour la remercier de son élection, ou pour expliquer (mieux que par la tectonique des plaques) le tremblement de terre qui a frappé le Chili en 2010.

1 Les anthropologues argentins Rodolfo Merlino et Mario Rabey la décrivent comme « étant au coeur des croyances et des relations écologico-sociales entre les peuples indigènes des Andes centrales et d’Amérique du Sud » (Resistencia y hegemonía: Cultos locales y religión centralizada en los Andes del Sur – 1992).

2 Comme en atteste la découverte, sur certains sommets des Andes, de momies d’enfants et d’adolescents. Exceptionnellement conservées (sous l’effet conjugué du froid et de l’altitude), elles semblent résulter de façon évidente de sacrifices délibérés.
Les momies les plus spectaculaires sont exposées au MAAM (Museo de Arqueologia de Alta Montaña) de Salta, Argentine.